présent

Mais ma grand-mère est partie trop vite ! A peine, en retraite, elle a fait une chute : c’était en Mai 1988. Les médecins lui découvraient alors la maladie qui allait l'emporter 3 ans plus tard, elle qui avait toujours travaillé et avait toujours été présente et disponible pour les autres. Elle ne s’était accordée que très rarement des vacances et avait encore moins voyagé, a été frappée de plein fouet par la maladie juste au moment où elle aurait pu s’accorder un peu de repos bien mérité ! Quand on vit de la terre et de l’élevage, le repos, on ne connaît pas. Dans mes souvenirs, elle ne s’en plaignait pas. Mais elle avait sûrement des projets pour sa retraite, au-delà de vivre des jours paisibles à la campagne auprès de mon grand-père. Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’a pas pu les réaliser : pendant presque trois ans, elle s’est battue contre la maladie, sans jamais montrer colère ou résignation. Elle était très croyante et cela devait la porter. En Avril 1991, malgré son séjour à l’hôpital, elle a tenu à ce que nous nous réunissions à la ferme pour le baptême de mon cousin, son dernier petit-enfant : durant toute la cérémonie, elle était dans nos pensées. En fin de journée, nous sommes allés lui rendre visite : elle était déjà un peu partie. Certainement rassurée que tous ses petits-enfants soient entrés dans le monde de l’église et sous la protection de Jésus et contente d’avoir pu dire «  Au revoir » à chacun d’entre nous, elle a arrêté de se battre et a tiré sa révérence le lendemain.

Alors, si mes yeux ont changé de regard au cours de cette période, ma grand-mère y est pour quelque chose : j’en suis convaincue. C’était le premier enterrement auquel j’assistais et je l’ai vécu de manière violente. Pour moi, il y avait une telle injustice : comment Dieu avait pour laisser faire cela ? Pourquoi la vie d’une personne qui s’était toujours donnée pour les siens, pour les gens du village et pour l’église avait été obligée de prendre un raccourci  juste au moment où elle aurait pu profiter de la vie pour elle-même ? J’ai ressenti beaucoup de colère à cette période et me suis éloignée de l’église pendant un temps…puis je me suis souvenue de tous ces soirs, où je récitais ma prière avec ma grand-mère et je n’avais pas à avoir de la colère envers Dieu dans la mesure où la foi de ma grand-mère avait été sans faille jusqu’à son dernier jour.

Alors, si je devais en tirer une leçon, ce serait : ne pas remettre à demain ce dont tu as envie et trouver le juste équilibre entre ton envie d’être présente pour les tiens mais la nécessité d’être aussi présente pour toi. En faisant des recherches, j’ai lu que le strabisme dénotait des contradictions et des dualités face aux relations avec l’entourage, comme s’il y avait un combat perpétuel entre le besoin de solitude avec celui d’exister aux yeux des autres. Inspirée par cette lecture, je me mets à analyser : mon strabisme est-il la cause ou la conséquence de cette dualité que j’ai souvent sentie chez moi ? En effet, souvent, j’ai été partagée  entre l’envie de prendre du temps pour moi avec un côté très indépendant et mon besoin d’être utile pour les autres et de laisser une empreinte dans ce monde…Et si tout cela était finalement écrit dès la naissance ? J’avoue aujourd’hui en être très troublée…