valjoie

La mort de ma grand- mère paternelle a été spontanément un soulagement car elle était seule, mon grand-père étant décédé 8 ans plus tôt, loin, dans une maison de retraite dans le sud et plus très en forme. Mais force est de constater que ma vie en a été perturbée depuis. A l’âge où moi j’entrais dans la vraie vie, ma grand-mère était déjà maman de trois enfants. Et peu après la naissance de son dernier, elle a eu cette insolation qui lui a détruit une partie du cerveau et les médecins à l’époque n’ont rien pu faire. Elle a ainsi perdu au fur et à mesure la vue puis ses capacités motrices ; elle a néanmoins gardé toute sa tête jusqu’à son dernier jour et toute sa foi même après la mort de son mari qui l’avait accompagnée dans la maladie. Elle aurait pu se laisser aller, ne plus croire mais il n’en a rien été : elle est restée forte ! Petite, nous avions un petit rituel toutes les deux : je lui racontais ma petite vie, je lui faisais la lecture, je lui décrivais comment j’étais habillée, ou comment était la nature autour de nous, je la faisais manger…des moments vrais, simples mais vrais. Elle vivait dans le sud et nous descendions chaque été dans ce petit coin de paradis qu’elle avait nommée Valjoie, la vallée remplie de joie : tout un symbole ! Entre deux grandes vacances, avec mes frères et sœurs, nous nous enregistrions sur des cassettes : c’était l’occasion de lui raconter ce que nous faisions à l’école, de lui chanter des chansons et de lui raconter des histoires drôles… Les mots, elle n’avait plus que cela pour essayer de se créer des images, alors tous les mots avaient leur importance et il était important de trouver le mot juste, d’aller dans les détails de chaque description pour que les choses prennent vie dans sa tête. Quant à elle, elle faisait appel à sa mémoire pour partager ses souvenirs. J'aimais beaucoup ces moments de partage et de complicité que nous avions, souvent après le repas, pendant que les autres faisaient la sieste. Elle demandait toujours à ce que nous l'installions dans la pinède en contrebas de la maison et je l'y rejoignais. Nous étions bien ainsi, à l'ombre des pins et à l'abri des regards. Si nous avions envie de faire une pause dans notre discussion, les cigales prenaient le relais et nous les écoutions chanter. Ma grand-mère, plus jeune, écrivait des poèmes et si elle n'avait pas perdu la vue et la motricité, peut-être aurait-elle continué? La beauté des mots, l'importance du bon mot... était-ce cela qu'elle voulait m'enseigner? Que la vie ne peut pas être que pensées, elle se doit d'être mots pour donner vie aux pensées et pour les partager... était-ce son message subliminal en héritage? Pour autant, je n’ai pas toujours été très à l’aise les quelques fois où nous sortions car le regard des autres était inquisiteur, curieux et à ce moment-là, je n’aimais pas avoir une grand-mère différente des autres. Mais j’étais petite, et en grandissant, j’étais fière de ma grand-mère. J’admirais sa force : jamais je ne l’ai entendu se plaindre, si ce n’est quand son plat n’était pas assez salé…mais quand un des sens fait défaut, il est bien connu que les autres sont hyper développés. C’est donc avec beaucoup de joie et sans appréhension que je l’ai présentée à mon futur mari car je lui présentais  une très belle personne, une personne lumineuse !  D’ailleurs, c’est en ces termes que je crois qu’il se souvient d’elle.

Alors, si, comme me l’a dit le médecin chinois, la clé est dans la mission que m’a confiée ma grand-mère, je crois avoir compris que le message qu’elle m’a laissé en partant, est celui de vivre, de vivre au présent et de vivre pleinement chaque jour car la vie est belle : chaque jour est un nouveau lever de soleil, une nouvelle page de sa vie à écrire, de nouveaux mots à partager… chaque détail compte. Que la vie n’est pas faite pour être réécrite, qu’il y a les choses que nous subissons et celles que nous désirons. Alors, si les premières ne sont pas choisies, autant faire en sorte que celles que nous désirons se réalisent ! Que ce n’est pas parce que nous sommes aveugles, handicapés et dans une moindre mesure bourrés de complexes que nous n’en avons pas moins de valeur, d’exister aux yeux des autres, de dire ce que nous ressentons, ce que nous ne voulons pas et ce que nous voulons. Le jour où elle est monté au ciel, nous étions très nombreux à vouloir lui dire au revoir : sa vie, sa personnalité, sa maladie avaient touché beaucoup de personnes et elle forçait l’admiration, tellement elle était belle de l’intérieur. Quant aux yeux, ma grand-mère avait les yeux bleus, rieurs et lumineux mais un œil était un peu fermé et l’autre regardait en l’air vers l’extérieur… les siens aussi étaient différents mais elle vivait bien au présent : avec son insolation, sa vie avait basculé et elle ne pouvait plus vivre dans le passé car elle n’était plus du tout la même et elle ne pouvait pas se projeter dans le futur car son état évoluait avec le temps et elle ne pouvait pas en maîtriser l’évolution…alors, sa vie ne se conjuguait qu’au présent ! Les yeux vairons rendent mon regard différent aux yeux des autres mais cela signifie peut-être aussi que je porte un regard différent sur le monde. Ma mission était peut-être d’amener autrui à le voir comme je le vois, comme ma grand-mère me décrivait avec ses mots et avec ses yeux à elle son petit coin de paradis: au présent.

Voilà aujourd’hui ce que je crois qu’elle voulait me transmettre.